À partir du début des années 1960, des rumeurs courraient depuis
quelques temps sur les nombreux adultères commis par Elijah
Muhammad avec de jeunes secrétaires du mouvement. Warith Deen
Muhammad, le propre fils d'Elijah, et un ami proche de X, informa ce
dernier que « son père Elijah avait mis enceinte six de ses secrétaires ».
L'adultère est totalement contraire aux enseignements de Nation of Islam.
Après avoir écarté ces informations, Malcolm X aurait fini par en obtenir
confirmation en 1963. Elijah lui-même aurait fini par indiquer qu'étant
l'envoyé de Dieu sur terre, il n'était pas soumis aux même règles que le
commun des mortels, et expliquant que cette activité avait pour but de suivre
la lignée des prophètes bibliques. Malcolm note qu'il ne fut pas satisfait par
l'explication, mais que sa foi en Elijah Muhammad ne vacilla pas. Il dit aussi
qu'il était navré de voir d'autres prêcheurs faire un usage personnel des dons.
Différences d'opinion
Le second sujet de divergence porte sur la politique : Malcolm X était intéressé
par le mouvement pour les droits civiques des Noirs tels qu'il se développait
depuis 1955 avec M.L.K etc. Si l'idéologie officielle du mouvement était opposée
au nationalisme noir, et revendiquait simplement un statut d'américain normal
pour les Noirs, X considérait qu'il devait y avoir une présence des nationalistes
noirs et des black muslims dans ce qui apparaissait comme le premier grand
mouvement de masse noir de l'histoire des États-Unis. Elijah Muhammad était en
revanche hostile à la fin de la ségrégation raciale et au soutien à un mouvement
dans lequel se trouvaient de nombreux blancs progressistes. Il craignait la dissolution
des Noirs dans un ensemble américain dominé par les Blancs.Conformément à la
position officielle de la Nation, Malcolm critiqua la Marche sur Washington du 28 août
1963, ne comprenant pas pourquoi les Noirs s'ébahissaient d'une manifestation «
menée par les Blancs devant une statue d'un président mort depuis cent ans et qui ne
nous aimait pas lorsqu'il était en vie », mais la tentation d'un rapprochement avec les
autres organisations noires semble avoir été forte, et un point de divergence avec Elijah.
Eloignement de l'élève
Le troisième contentieux porte sur la religion : Malcolm X a commencé à s'intéresser
à l'islam sunnite officiel, semble-t-il sous l'influence du propre fils de Muhammad,
Warith Deen Muhammad, lequel indique qu'il s'était intéressé à l'islam orthodoxe
dès les années 1950, en prison. Or la religion prêchée par Elijah Muhammad en était
très éloignée. Malcolm s'y intéressa, ce qui marqua un écartement envers son mentor.
L'impact de Malcolm X au sein de la communauté noire en général et de Nation of Islam
en particulier, sa médiatisation importante, semblent avoir inquiété Elijah Muhammad.
Explosion des différends
En 1963, Malcolm commença à collaborer avec Alex Haley pour écrire son autobiographie.
En novembre 1963, après l'assassinat du président J. F. Kennedy, toutes les divergences
éclatèrent sur la place publique, après une déclaration controversée de X. Celui-ci déclara
en effet que la violence que Kennedy n'avait pas pu arrêter se retournait contre lui. Il ajouta
« les poulets revenant au poulailler ne me rendent jamais triste, ils me rendent seulement
heureux » - En français, Chickens coming home to roost a une signification proche de « qui
sème le vent récolte la tempête ». Cette phrase pouvait se comprendre comme une sorte
d'approbation de l'assassinat. Elijah interdit à X toute déclaration publique pendant 90 jours,
injonction à laquelle il obéit. Mais les relations entre les deux hommes atteignaient leur point
de rupture. Un des assistants de X aurait alors dit avoir reçu l'ordre de la N.o.I de le tuer.
Rupture
En 1964, il annonça officiellement qu'il quittait Nation of Islam. Il fit peser la responsabilité
de la rupture sur l'organisation : « Les Officiels nationaux ici au Siège de Chicago savent que
je n'ai jamais quitté Nation of Islam de ma propre initiative. Ce sont eux qui ont conspiré avec le
Capitaine Joseph ici à New York pour me forcer à quitter la Nation. Afin de sauver les Officiels
nationaux et Cne. Joseph de la disgrâce d'avoir à s'expliquer...de m'avoir évincé, j'ai annoncé par
voie de presse que j'étais parti de ma propre initiative. Je n'ai pas pris la faute sur moi pour protéger
ces Officiels nationaux, mais pour protéger la foi que vos fidèles ont en vous et en Nation of Islam.».
Il annonça ensuite la fondation de sa propre organisation religieuse, « The Muslim mosque inc. ».
Nouvelle voie
Il se convertit peu après à l'islam sunnite orthodoxe. Le 13 avril 1964, Malcolm X partit de
l'aéroport John Fitzgerald Kennedy pour faire le pèlerinage à la Mecque dont il revint sous le
nom musulman de Malik El-Shabazz. Son épouse et ses filles prirent le nom de Shabazz.
Il condamna le racisme anti-blanc de la N.o.I. Il écrivit ainsi à propos de son pèlerinage :
« Il y avait des dizaines de milliers de pèlerins, de partout dans le monde. Ils étaient de
toutes les couleurs, des blonds aux yeux bleus aux Africains à la peau noire. Mais nous
étions tous les participants d'un même rituel, montrant un esprit d'unité et de fraternité
que mes expériences en Amérique m'avaient mené à croire ne jamais pouvoir exister
entre les blancs et les non-blancs. L'Amérique doit comprendre l'Islam, parce que c'est
la seule religion qui efface de sa société le problème des races. ». Une lettre sublime.
Retour en force
Mais Malcolm X resta fidèle à une action tournée de façon privilégiée vers le peuple noir.
Il refusa aussi de condamner la violence des opprimés, et eut des paroles assez dures
pour les tenants de la non-violence, qu'il accusa d'encourager à la soumission. C'est ainsi
le cas dans son célèbre discours du 3 mai 1964, peu après son retour de la Mecque, The
Ballot or the Bullet, où il menace de recourir à la violence, et traite certains politiciens blancs
de crackers, un terme péjoratif anti-blanc. Dans le même discours, il déclare : « Si l'homme
blanc ne veut pas que nous soyons contre lui, qu'il cesse de nous opprimer, de nous exploiter
et de nous dégrader. Que nous [les noirs] soyons chrétiens, ou musulmans, ou nationalistes,
ou agnostiques, ou athées, nous devons d'abord apprendre à oublier nos différences. [...] Nous
allons être forcés d'employer le vote ou la balle. [...] Je ne me considère même pas comme un
américain. Je ne suis pas un Américain. Je suis l'une de 22 millions de personnes noires qui sont
les victimes de l'Américanisme [...] Il y aura des cocktails Molotov ce mois-ci, des grenades à
main le mois prochain, et autre chose le mois suivant. [...] Ce sera la liberté, ou ce sera la mort. »
Peu de temps après son retour de la Mecque, X fonda l'« organisation pour l'unité afro-américaine »,
un groupe politique non religieux. Il affirme ainsi sa volonté de mener à la fois une lutte religieuse
pour l'Islam, et une lutte politique pour les Noirs, les deux fonctionnement indépendamment.
Si Malcolm X rompt avec la NOI sur le plan religieux, il reste relativement fidèle aux idées socio-
économiques de l'organisation nationaliste noir - insistant notamment sur l'importance de l'existence
d'entreprises noires indépendantes des blancs et de l'auto-organisation de la communauté.
